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LITTERATURE ]

Houellebecq témoin de la sélection sexuelle

 Les Grands Dossiers du Ring

LA LITTERATURE NOIRE DE RAGE

Peut-être le plus grand défi jamais jeté à la face d'un Occident tout entier préoccupé de devenir une somme d'éternels « kids », l'oeuvre de Houellebecq ne laissera personne indifférent. Introduisant directement au coeur des situations qui ont détruit toute spiritualité et toute richesse de l'existence, la rage houellebecquienne joue son petit air, mi-amusé mi-attristé. Retour sur les caractéristiques d'une ½uvre qui, de l'Extension du domaine de la lutte à La possibilité d'une île, aura sans cesse sondé les derniers espoirs de vie pour constater la vocation du monde à n'abriter bientôt plus que des territoires de la mort.

Par F-X Ajavon - 1-

Non seulement le concert était formidable, mais juste après, sur la piste, j'ai touché le dos d'une des Coconuts en feignant la maladresse, une créature splendide élevée au bon grain californien. Je devais être le seul chômeur au monde avec qui elle ait eu un contact physique.

Tonino Benacquista, Les morsures de l'aube 2.

A Mlle. LS.

Michel Houellebecq est avant tout un témoin direct du jeu de la sélection sexuelle, dont il se met en scène constamment comme étant l'une des victimes : « Pourquoi, aussi, mon regard fait-il fuir les femmes ? Le jugent-elles implorant, fanatique, coléreux ou pervers ? Je ne le sais pas, je ne le saurai probablement jamais ; mais ceci fait le malheur de ma vie"3. Puisque la « misère sexuelle » est partout présente dans son oeuvre, nous devons chercher à en comprendre les mécanismes et les enjeux philosophiques.

Babylone-Monoprix, et retour : l'amour comme un marché.

L'un des thèmes majeurs qui se dégage des textes de Houellebecq est, jusqu'à maintenant, la déploration de l'amour tel qu'il se conçoit et se pratique par nos contemporains, c'est à dire essentiellement comme un marché.

Un marché qui a son économie propre, ses confrontations concurrentielles, ses riches et ses pauvres, ses exclus, ses escrocs, et finalement ses règles du jeu - qui ne s'affranchissent pas toujours de la médiation de l'argent. Cependant Houellebecq conçoit d'abord ce marché amoureux et sexuel comme reposant sur des critères singuliers, liés à un capital d'apparences qui constituent autant de critères de choix, facilement valorisés : « ...les critères du choix sexuel étaient exagérément simples : ils se réduisaient à la jeunesse et la beauté physique. Ces caractéristiques avaient certes un prix, mais pas un prix infini. La situation était bien sûr différente dans les précédents siècles, au temps où la sexualité était quand même essentiellement liée à la reproduction" 4. L'amour et la sexualité sont ainsi des marchés, qui peuvent bénéficier naturellement de la médiation régulatrice de la richesse : « Aujourd'hui, la donne avait changé, la beauté gardait tout sa valeur, mais il s'agissait d'une valeur monnayable, narcissique. Si décidément la sexualité devait rentrer dans le secteur des biens d'échange, la meilleure solution était sans aucun doute de faire appel à l'argent, ce médiateur universel qui permettait déjà d'assurer une équivalence précise à l'intelligence, au talent, à la compétence technique ; qui avait déjà permis d'assurer une standardisation parfaite des opinions, des goûts, des modes de vie" 5. Houellebecq s'est plu à dessiner les contours de cette société de consommation sexuelle sous la forme à peine caricaturale des établissements de plaisir de Pataya, où la chair fraîche de jeunes-filles Thaï est offerte, comme à l'étalage.

On ne peut s'empêcher en ouverture de cette réflexion sur Houelebecq de connecter cette vision d'une humanité à vendre aux pratiques babyloniennes, rapportées par Hérodote :  « Dans chaque bourg, une fois par an, avait lieu cette cérémonie. On réunissait toutes les jeunes filles qui, cette année-là, étaient en âge de se marier, et on les introduisait ensemble en un même lieu ; autour d'elles se tenait debout une foule d'hommes. Un crieur les faisait lever l'une après l'autre, et les mettait en vente ; il commençait par la plus belle de toutes ; puis, quand celle-ci était vendue moyennant un gros prix, il en mettait aux enchères une autre, celle qui venait après par ordre de beauté. On les vendait pour être épousées. Les riches babyloniens en âge de se marier, surenchérissant les uns sur les autres, faisaient l'acquisition des plus jolies personnes ; les gens du peuple en âge de prendre femme, n'ayant que faire d'un extérieur agréable, prenaient, eux, des filles laides avec une somme d'argent. Car, lorsque le crieur avait fini de vendre les plus belles filles, il faisait lever la plus disgracieuse ou, s'il  y en avait, une estropiée ; et il la mettait en adjudication, à qui acceptait de l'épouser en recevant la somme la plus modique, jusqu'à ce qu'elle fût attribuée à qui s'y engageait pour le moindre prix. L'argent, donc, provenait de la vente des jolies filles...(...) Il n'était pas permis à chacun de marier sa fille à qui il voulait..." 6.

Dans cette perspective, un système libéral très ouvert et organisé suivant un marché, une forme d'eugénisme privé fonctionne à plein : les meilleurs « types » de femmes étant sélectionnées par une élite se distinguant non pas par des qualités intrinsèques ( comme dans le cadre d'une aristocratie ), mais bien souvent par un pouvoir d'achat. Le résultat est inévitablement le même : un contrôle sélectif du vivant s'organise par-delà l'apparente liberté des unions et de la reproduction, et la misère sexuelle est une conséquence directe du système en ce qu'il organise l'exclusion de certains individus prétendument non-assimilables où hors normes. ( Les moins intégrés, les moins riches, les moins normativement beaux, etc ). C'est donc dans le contexte d'un marché de ce genre, où sont exposés de nos jours hommes et femmes ( dans l'antique Babylone, dans le métro, ou chez Monoprix ), que doit se penser le processus socio-biologique de la sélection sexuelle.

Darwinisme et sélection sexuelle.

La notion de « sélection sexuelle » n'intervient que très fugitivement dans L'Origine des Espèces de Darwin, elle n'est traitée que dans une brève sous-section du Chapitre IV sur la sélection naturelle 7. Cependant c'est un bon point de départ conceptuel pour approcher cette idée, prise en charge et abondamment illustrée en décors postmodernes par Michel Houellebecq.

Darwin, observateur de la nature et de la lutte continuelle qui en noue le déploiement remarque : «... ce que j'ai appelé la sélection sexuelle. Cette forme de sélection ne dépend pas de la lutte pour l'existence, mais de la lutte entre les mâles pour s'assurer la possession des femelles. Cette lutte ne se termine pas par la mort du vaincu, mais par le défaut (...) de descendant" 8. La sélection sexuelle est ainsi une réalité pratique qui s'articule à la struggle for life dans sa globalité ; la vie étant une lutte, la reproduction sexuée de la vie est pareillement une lutte, terriblement âpre et violente. La vie sexuelle devient, dès lors, un secteur hautement concurrentiel, permettant la mise en place d'une discrimination au sein de la population des individus mâles : « Ordinairement, les mâles les plus vigoureux, c'est à dire ceux qui sont les plus aptes à occuper leur place dans la nature, laissent un plus grand nombre de descendants" 9. Darwin, assez subtilement distingue ensuite deux types de combats pour la possession des femelles ; le premier reposant sur le critère de la force, la puissance physique brute, et le second reposant sur le critère de l'aspect physique, la beauté ou l'attrait ( le chant chez les oiseaux par exemple - ou la richesse chez l'homme ? ). Perspective intéressante, mais ne s'ouvrant malheureusement pas de manière explicite à la compréhension de la sexualité spécifiquement humaine ; c'est à dire prenant en charge la sélection sexuelle non pas seulement dans le champ de la reproduction, mais également d'une sexualité récréative inconnue des bêtes, une sexualité n'ayant pas pour finalité dernière la continuation de l'espèce. La sélection sexuelle devient dès lors une question de goût, une question de mode, une question contingente, une question de publicité. La force et l'attrait physique des individus deviennent autant de critères immédiatement discriminatoires dans le processus de la vie sexuelle récréative de la communauté. Cette sélection sexuelle libérale, au quotidien, pose conséquemment le problème du statut moderne de l'individu, tel qu'il s'est constitué depuis une trentaine d'années : sa libération exaltée n'a t-elle pas conduit à une nouvelle aliénation sauvage ?

Sea, sex and sun en contexte houellebecquien libéral post-moderne.

C'est précisément sur ce phénomène inquiétant que Michel Houellebecq ( né en 1958 ) a porté son attention jusqu'à maintenant, et surtout sur le fait que cette « lutte pour la sexualité » en zone libérale est productrice de deux caractères antithétiques ( et plutôt pathétiques dans l'ordre du romanesque ) : le gagnant et le perdant, celui qui a un accès facile à la sexualité, et celui qui n'y a pas accès. La plupart des personnages crées par Michel Houellebecq sont résolument des perdants sur le plan de la sélection amoureuse, vivant cette « misère sexuelle » sur des fonds de névrose très divers.

Dans son premier roman Extension du domaine de la lutte ( EDL ), Houellebecq installe un système narratif confortable, lui permettant d'alterner les séquences purement romanesques avec des séquences théoriques ; la fiction illustrant la théorie, et la théorie soulignant les lignes de force de la fiction. Sa théorisation de la « sélection sexuelle » est très claire : « Décidément, me disais-je, dans nos sociétés, le sexe représente bel et bien un second système de différenciation (...) au moins aussi impitoyable (...) Le libéralisme sexuel produit des phénomènes de paupérisation absolue. Certains font l'amour tous les jours ; d'autres cinq ou six fois dans leur vie, ou jamais. (...) Le libéralisme économique, c'est l'extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société. De même, le libéralisme sexuel, c'est l'extension du domaine de la lutte son extension à tous les âges de la vie, et à toutes les classes de la société" 10.

Avant de nous pencher sur le propos de Houellebecq touchant à la « sélection sexuelle » et sur ses personnages fictionnels si émouvants, il nous faut assurément dire quelques mots concernant le rapport de l'auteur à la « théorie », voire à la philosophie. C'est assurément brouiller la compréhension de son ½uvre que de l'affubler d'une étiquette grossière et improbable de « poète philosophe » , qui serait partout inspiré par Schopenhauer ( pour une forme de romantisme nihiliste ), Kant ( pour la morale de l'impératif catégorique ) et Hegel ( pour la vision historique rhapsodique qui clos les Particules élémentaires - PE ). Sans parler des références fréquentes de l'auteur au positivisme d'Auguste Comte et au quantique. Ce sont autant de références qui structurent sa manière de voire le monde, mais dont il ne se pose pas en poète-continuateur ou en philosophe-disciple. Souvent les références à la philosophie ne relèvent que du name-dropping et l'on sourit souvent lorsque Houellebecq traite certains noms d'auteurs comme de simple trademarks 11. D'ailleurs il souligne lui-même dans Rester vivant ( qui est sa morale plus que sa « méthode » ) : « ... la philosophie exprimée sous forme poétique (...) n'est le plus souvent qu'une misérable duperie" 12. Houellebecq n'est pas un doctrinaire, c'est un moraliste. Et la quintessence de sa réflexion sur le monde porte indéniablement sur la misère sexuelle.

Dans l'EDL, Houellebecq raconte la triste descente aux enfers de deux cadres moyens trentenaires, absolument standardisés, le narrateur Michel et Raphaël Tisserand, chargés d'assurer conjointement de sinistres formations informatiques en province. Ce sont deux célibataires malheureux, souffrant pareillement d'une solitude injustifiée, et n'arrivant pas à entrer en lice dans ce fameux « domaine de la lutte » amoureuse, notre marché aux femmes babylonien, cette vaste zone dépoétisée par Houellebecq, du principe libéral étendu à tout. Le narrateur ( Michel ) représentant une attitude totalement résignée et cynique face à son échec, et son acolyte Tisserand représentant la vaine combativité, et ses différents stades allant de la ténacité à l'acharnement. Selon les typologies du romantisme établies par Nietzsche, un Michel représenterait un homme souffrant d'un appauvrissement de la vie, et un Raphaël serait frappé par une surabondance vitale 13. Tisserand est peint par Houellebecq comme un homme relativement laid, tardivement puceau, mettant tout en ½uvre pour séduire les femmes - par surabondance et amour de la vie. Toute la narration étant émaillée de ses tentatives amoureuses auprès de lolitas provinciales, et de ses échecs successifs. Cela permet au narrateur, Michel, de mettre en place parallèlement sa critique du principe libéral étendu au domaine de la sexualité. Réaction de défense théorique, ressentiment tout à fait compréhensible face à un monde passablement invivable : « Les entreprises se disputent certains jeunes diplômés ; les femmes se disputent certaines jeunes hommes" 14. Ainsi, la femme, à la manière de l'entreprise commerciale en contexte d'économie de marché, capitalise en ressources humaines, pour son propre intérêt, son propre développement et sa propre continuation.

Où l'on comprend pourquoi l'individualisme a tué l'homme.

L'application baroque de la notion économique de libéralisme aux relations humaines ( qui est une provocatrice mise en parallèle directe ) tient à une critique précise que Houellebecq développe davantage dans les PE 15 : il dénonce le fait que l'homme postmoderne soit entièrement conditionné par une idéologie de l'individualité, née en partie à la fin des années soixante d'une relecture de Nietzsche ( exaltation d'un relativisme tendant à un perspectivisme sans issu ), et de l'illusion lyrique de la contestation d'un ordre bourgeois, qui en est finalement sorti renforcé. Une exaltation un peu hystérique de la toute-puissance de l'individu ( dans ses actes, ses paroles, sa sexualité, ect. ), a conduit à la confrontation générale, l'émulation, mais surtout à la consommation de masse et au libéralisme. Et de la liberté individuelle au libéralisme systématique et concurrentiel le chemin est en général très court. Houellebecq nous accompagne dans le droit d'inventaire que toute une génération se doit de faire sur le passage insensible de la pensée « Mai 68 » aux « années frics ». « ... la liberté sexuelle. De manière inattendue, au sein de cette classe moyenne à laquelle s'agrégeaient progressivement les ouvriers et les cadres (...) un nouveau champ s'ouvrit à la compétition narcissique." 16

Pour Houellebecq c'est, sur le plan de la sexualité, l'ère du consumérisme amoureux. L'individu, tel un anthropophage monstrueux, consomme d'autres individus ; la sexualité n'entre plus dans la perspective chrétienne et patrimoniale du couple ( qui implique un échange et une double soumission mutuelle ), mais dans la perspective de la satisfaction personnelle. « La société érotique-publicitaire où nous vivons s'attache à organiser le désir, à développer le désir dans des proportions inouïes, tout en maintenant la satisfaction dans la sphère privée. Pour que la société fonctionne, pour que la compétition continue, il faut que le désir croisse, s'étende et dévore la vie des hommes 17. Image effrayante d'une société ne parvenant plus à contenir sa propre démence, image paroxystique renvoyant aux textes de Pétrone et Juvénal ; société perverse et tantalesque du plaisir et de son contrôle total, du plaisir devenir doctrine, image, pornographie, et cela jusqu'à la négation. Ce n'est pas dans une optique chrétienne que Houellebecq fait la critique de la « sélection sexuelle » qui est à l'oeuvre dans la société, mais comme l'analyste obstiné d'une science humaine cruelle et révélatrice.

Dans les PE, la structure narrative est très proche de celle de l'EDL ; deux personnages ( Michel et Bruno ) souffrent, dans des registres différents, d'une misère sexuelle qui est communément imputée aux séquelles idéologiques de l'individualisme postmoderne, et particulièrement à la pensée « Mai 68 » ( rendant l'individu incapable de s'attacher par l'amour en dehors d'une lutte générale des individualités ). L'homme, particule élémentaire ou monade, ne reconnaît plus de valeur transcendante, il se résume à la somme de ses désirs et semble tristement réaliser le perspectivisme nietzschéen 18, plaçant l'homme entre les bornes de son angle individuel d'interprétation du monde et l'infini de l'adition mathématique de toutes ces perspectives personnelles. Un hyper-individualisme qui peut aussi s'analyser dans ce contexte en terme d'hédonisme radical, que Houellebecq s'amuse même à affubler de l'épithète de libidinal au détour d'une phrase 19.

Dès lors : plus de communication possible, mort de l'être-pour-autrui. Le « rôle » typologique de Tisserand est joué dans les PE par un modeste professeur de français, Bruno, qui a du mal à gérer sa sexualité, ou plutôt sa non-sexualité ; Houellebecq nous retrace l'ensemble d'une quête amoureuse insatisfaite, profondément frustrée, depuis l'adolescence et jusqu'à la crise de folie finale - conduisant Bruno, non seulement à un ressentiment total ( incluant le racisme 20, etc. ) ainsi qu'à pratiquer des attouchements sur l'une de ses élèves. Le danger de cette dérive pédophile revient d'ailleurs dans Lanzarote, où cette typologie de la frustration est illustrée par Rudi.

Le clone est l'avenir de l'homme sans amour.

Ce qui est très intéressant dans cette critique poétique de la « sélection sexuelle » qui est à l'½uvre dans la société, est son approche centrée sur la notion de libéralisme, qui inclus donc une critique aiguë de la notion postmoderne d'individu. Cette approche est originale, notamment par rapport à l'½uvre poétique de Jules Laforgue ( Des fleurs de bonne volonté, Les complaintes ) qui fait un traitement encore romantique de cette misère sentimentale, ou bien par rapport à Romain Gary ( Gros Câlin, publié sous le pseudonyme d'Emile Ajar ) qui s'attache surtout à imputer cette misère sentimentale et sexuelle à l'urbanisme de l'industrialisation et à l'émergence du tout-technique. Le cinéaste Philippe Harel, en revanche, partage la vision plus clinique, peut-être cynique, parfois obsessionnelle du romancier, et donne sa lecture du problème, qui est un « obscurs petit drame" 21 dans l'Histoire du garçon qui voulait qu'on l'embrasse en 1993 ( retraçant les aventures pathétiques d'un jeune étudiant en histoire de l'art, très timide, ne parvenant pas à ses fins avec ses petites camarades de jeu ). Harel donnera également une version cinématographique de l'EDL 22. Il dira de l'écrivain : « On a l'impression de lire un auteur classique qui nous parlerait du présent comme s'il s'agissait d'un futur passé (...) [A propos de Mais 68] Michel a analysé le revers de la médaille, l'émergence du libéralisme sous toutes ses formes, y compris sexuelles" 23. C'est au sein d'une critique globale de la pensée libérale et de l'exaltation du moi tyrannique de la psychologie, que Houellebecq installe sa vision de la sexualité ; dans le recueil de poèmes Le sens du combat, il se livre à une entreprise de démystification décisive, et il note : « Nous refusons l'idéologie libérale parce qu'elle est incapable de fournir un sens, une voie de réconciliation de l'individu avec son semblable dans une communauté qu'on pourrait qualifier d'humaine" 24.

Sa critique des m½urs sexuelles contemporaines, saisies comme un système concurrentiel donnant lieu à des gagnants et à des perdants, mais surtout à des injustices, est donc construite sur la base d'une critique de la notion d'individu : « La conséquence logique de l'individualisme c'est le meurtre et le malheur. (...) Cela fait cinq siècle que l'idée du moi occupe le terrain : il est temps de bifurquer" 25.

Michel Houellebecq a donc pris le risque de la lucidité, et son oeuvre est pour le moment la constante illustration de cette insoutenable crise des relations humaines - structurant la séduction, le rapport amoureux, suivant un modèle concurrentiel et libéral. Ce que Houellebecq dessine pour le moment, c'est la mythique Pénélope affublée d'une infinité potentielle de prétendants, sans la moindre chance du retour d'Ulysse à Ithaque, de la valeur-Ulysse.

Quelles sont donc les alternatives et les réponses possibles à ce combat monstrueux, cette lutte, de l'homme dans le domaine de la sexualité, donnant lieu aujourd'hui à tant de destins solitaires ? De quel ordre doit être la bifurcation dont parle Houellebecq ? Ses dernières oeuvres apportent des réponses parcellaires : dans Plateforme il semble manifeste que la prostitution, en ce qu'elle constitue une institutionnalisation du libre marché d'échange qu'est la sexualité « traditionnelle » est une réponse franche ; dans La possibilité d'une île Houellebecq pousse la logique dans ses derniers retranchements : puisque les relations humaines tendent à devenir parfaitement impossibles entre des êtres tellement fous d'eux-mêmes, de leurs petits moi et de leurs perspectives intimes, parions sur le clonage, la reproduction technologique de soi-même à l'identique, sans la médiation de la sexualité et de la dure conquête d'autrui. Voilà quelques pistes de bifurcations ; mais encore ? Il y a peut-être la volonté de trouver un moyen-terme acceptable ( un retour à une conception de l'amour comme projet au sein d'une famille ? ) entre un dirigisme sexuel eugénique et une abstinence conditionnée par le ressentiment ( qui est l'attitude cynique du narrateur de l'EDL, mais également une part de la leçon de Rester vivant ).

Cependant ce malheur de l'homme postmoderne, condamné à la solitude, à la masturbation et au clonage, condamné à se battre sauvagement pour assurer la satisfaction d'un de ses besoins physiologiques essentiels, la sexualité, assure parallèlement au poète la possibilité romantique de créer dans la souffrance, ce en quoi il retrouve Laforgue et ses pierrots : « Aller jusqu'au fond du gouffre de l'absence d'amour. Cultiver la haine de soi. Haine de soi, mépris des autres. (...) Développez en vous un profond ressentiment à l'égard de la vie. Ce ressentiment est nécessaire à toute création artistique véritable. (...) Lorsque vous susciterez chez les autres un mélange de pitié effrayée et de mépris, vous sauvez que vous êtes sur la bonne voie. Vous pouvez commencez à écrire 25.


François-Xavier AJAVON

Voir aussi : David Kersan place en solarisation Houellebecq face à Dantec

Texte publié dans le numero 13 d'Egards
 

1 Version augmentée d'un article philosophique sur Michel Houellebecq : « Michel Houellebecq et la notion de sélection sexuelle » ( in Le Philosophoire, Automne 2002, n°18, pp. 169-173 ). Ce texte est une version revue et augmentée de ce dernier, publiée initialement dans la revue canadienne Egards.

2 Tonino Benacquista, Les morsures de l'aube, in Quatre romans noirs, Folio Policier, p. 256.

3 Michel Houellebecq, Le sens du combat, Flammarion, p. 16.

4 Michel Houellebecq, Plateforme, Flammarion, p. 306

5 Ibid.

6 Hérodote, L'enquête, I, 196. Comparer cette législation fantaisiste de Babylone avec les lois projetées dans L'Assemblée des femmes d'Aristophane, et Nietzsche : «  La richesse produit nécessairement une aristocratie de race, car elle met en état de choisir les femmes les plus belles, de payer les meilleurs maîtres, elle procure à l'homme la propreté, le temps d'exercer son corps et surtout la possibilité d'éviter le travail corporel abrutissant » in Humain, Trop humain, I, § 479. Cf. aussi en complément sur ce thème : Philippe Gouillou, Pourquoi les femmes des riches sont belles : programmation génétique et compétition sexuelle. Duculot, Louvain La Neuve - Belgique, 2003.

7 Darwin, L'origine des espèces, GF Flammarion, p. 137 sq.

8 Ibid, p. 137.

9 Ibid, p. 137.

10 Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, J'ai Lu, p. 100.

11 Cf le sort lapidaire réservé à Kierkegaard dans La possibilité d'une île, Fayard, p. 318

12 Michel Houellebecq, Rester vivant, Flammarion, p 31.

13 Voilà les deux souffrances de la vie en lutte, contre lesquelles Nietzsche nous propose l'art comme remède. Cf. Nietzsche, Le gai savoir, § 370.

14 Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, ref. Ibid. p. 101.

15 Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, Flammarion, p. 69.

16 Ibid, p. 82.

17 Ibid, p. 200.

18 Nietzsche, Le gai savoir, § 374.

19 Ibid, p. 71.

20 Ibid, p. 238.

21 Michel Houellebecq, La poursuite du bonheur, Flammarion, p. 57.

22 En 1999. José Garcia incarnant à l'écran le rôle de Raphaël Tisserand.

23 Interview de Philippe Harel dans Télérama, 13/10/1999.

24 Michel Houellebecq, Le sens du combat, Flammarion, p. 50.

25 Interview de Michel Houellebecq dans Art Press, février 1995.

26 Michel Houellebecq, Rester vivant, Flammarion, p. 14.