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FRANCE ]

Saumon : le cancer dans nos assiettes ?

Une étude publiée le 9 janvier dernier dans Science bouleverse le monde de l'agro-alimentaire. L'équipe de Ronald Hites, toxicologue de l'université d'Indiana, a pu prouver que dans les assiettes américaines, le saumon d'élevage contient un tel taux de polluants qu'il serait raisonnable d'en limiter «significativement» la consommation. Surtout si l'animal vient des élevages européens.


A
près avoir mesuré la concentration de 14 polluants organochlorés comme le DDT (produit utilisé pour la démoustication), les dioxines ou les PCB dans près de deux tonnes de saumon récoltées à travers le monde, l'équipe de Ronald Hites a établi une sorte de hit-parade de la pollution des saumons. Les moins touchés sont les saumons sauvages péchés dans le Pacifique. A cela rien d'étonnant puisque les poissons sauvages sont libres de quitter les zones polluées tandis que certains poissons d'élevage y passent leur vie, confinés près des côtes touchées par les rejets industriels. L'étude met aussi en cause la nourriture donnée aux saumons d'élevage. En effet, celle-ci est riche en graisse de poisson, or, les tissus adipeux concentrent les polluants.

Mais si l'étude fait des vagues et déchaîne la colère des professionnels européens de la filière piscicole, c'est qu'elle montre que les saumons d'élevage européens sont significativement plus contaminés que les saumons d'élevage d'Amérique du Nord et du Sud. En tête du hit-parade des poissons les plus pollués arrivent ceux élevés aux Iles Féroé, en Ecosse et en Norvège tandis que le saumon chilien est le moins nocif des saumons d'élevage.

Saumon cancérigène ?

L'étude de Ronald Hites va encore plus loin en affirmant que manger plus d'une fois par mois de saumon d'élevage, c'est prendre des risques cancérigènes inacceptables. Outre le cancer, l'étude évoque aussi les risques que constituent ces dangereux poisons pour les systèmes immunitaires, hormonaux et nerveux. Pour le saumon sauvage du Pacifique, bien moins chargé en substances toxiques, les prescripteurs proposent de se laisser aller à en consommer «huit portions par mois». Car l'équipe de Ronald Hites n'oublie pas de rappeler les effets bénéfiques pour la santé de la consommation de poisson, d'où la contestation de cette étude qui sonne un peu trop comme un plaidoyer en faveur de la pêche au saumon sauvage.

La guerre du saumon

Dès le lendemain de sa publication, l'étude a déchaîné les passions. En Grande-Bretagne, l'organisme de contrôle de la qualité du saumon d'élevage écossais l'a qualifiée de «délibérément trompeuse». L'agence britannique de sécurité alimentaire (FSA) s'est également élevée contre ses conclusions, affirmant que le saumon d'élevage écossais ne présente aucun danger à la consommation. A l'Agence française de sécurité sanitaire de l'alimentation (AFSSA), François André, toxicologue, est encore plus critique : «Cette étude est exagérément alarmiste. Les taux de dioxines rapportés sont dans les normes tolérées en Europe. En outre, ces taux correspondent aux valeurs recueillies en France lors de contrôles.» Pour sa part, la Food and Drug Administration (FDA) des États-Unis estime que les niveaux de polluants sont très légers et que les consommateurs ne devraient pas modifier leur alimentation.

Pourtant Ronald Hites avait anticipé ces critiques et son article va jusqu'à remettre en cause les normes de la FDA : « les niveaux de tolérance de la FDA ne sont pas strictement basés sur des critères de santé (mais alors sur quoi sont-ils basés ?!) et ne prennent pas en compte l'effet conjugué de certains polluants ». Selon la prudente AFSSA, cette étude serait à prendre avec des pincettes avant de limiter drastiquement sa consommation de saumon ; mais les résultats alarmants de l'enquête Hites nécessiteraient des discussions internationales  sur «la pertinence des modèles mathématiques utilisés dans le domaine de la protection du consommateur». La filière française Poisson et Coquillages est, elle, moins tolérante : elle accuse l'étude d'être sponsorisée par un lobby impliqué dans la préservation des intérêts de la pêche au saumon en Alaska et compte déposer plainte contre X « afin d'obtenir une réparation du préjudice commercial du à son impact sur le consommateur ».

Coralie Hancok